L'équivalence ricardienne en question

Les politiques font face aujourd'hui à l'important problème de la dette publique, qui prend davantage de place dans l'espace public à mesure que son ratio sur le PIB augmente. Le ministre français de l'économie a d'ailleurs créé une commission chargée d'évaluer la dette, avec l'espoir de susciter un effort national en faveur de sa décroissance. Cependant, la remise du rapport Pébereau en décembre 2005, qui l'estime à 1100 milliards d'euros, soit près de 66 points de PIB, n'a fait que renforcer les alarmistes. Il est vrai qu'un tel ratio d'endettement ne s'était produit qu'en période de guerre ou de profonde dépression.

Si la dette publique peut ainsi engendrer à coup sûr des réactions passionnées, il s'agit pour l'économiste de contribuer au débat en tâchant de déterminer comment la dette de l'État affecte l'économie. Ce problème a donné lieu à de très nombreux travaux, avant même que la dette prenne l'ampleur qu'on lui connaît. L'article de Barro (1974), « Are government bonds net wealth? », paraît en ce sens très intéressant dans la mesure où il constitue un tournant dans la réflexion sur les effets économiques de la dette publique en affirmant une forme de neutralité. Les titres émis par l'État, s'ils représentent de l'actif pour ceux qui les possèdent, constituent du passif pour l'ensemble des contribuables. Selon Barro, ils ne créent donc aucune richesse nette.

Dans son essence, ce qu'on appellera ensuite l'équivalence ricardienne combine deux idées fondamentales : d'une part la contrainte budgétaire de l'État, selon laquelle abaisser les impôts aujourd'hui implique de les augmenter par la suite si le niveau de dépenses publiques reste le même ; d'autre part, l'hypothèse du revenu permanent qui affirme que les ménages fondent leur consommation sur un tel revenu, dépendant de la valeur actualisée des salaires, déduction faite des impôts. Ainsi, la valeur actualisée des impôts futurs anticipés par les ménages serait exactement égale à la baisse actuelle des impôts.

Néanmoins, il est important de remarquer que l'argument ricardien ne rend pas caduque tout politique fiscale. En effet, si l'État lie la baisse d'impôts à une baisse des dépenses publiques, le revenu permanent des ménages augmente, ce qui stimule la consommation et réduit l'épargne nationale. Il n'en demeure pas moins que c'est la baisse attendue des dépenses de l'État, et non la baisse d'impôts, qui provoque des effets réels.

Parce que cet argument montre que certaines politiques fiscales restent sans effet et que d'autres importent, évaluer empiriquement la robustesse d'une telle théorie s'avère difficile. Par exemple, au début des années 1980 aux États-Unis, une baisse des impôts voulue par Reagan fut suivie par une hausse de la dette de l'État et une chute de l'épargne nationale. Benjamin Friedman, dans son article de 1992, remarque que cet épisode est une expérience naturelle qui rejette de manière décisive l'équivalence ricardienne. Mais il est aussi possible que les consommateurs se soient attendus à des restrictions budgétaires, ce qui fut assurément l'intention de Reagan.

Prendre l'article de Barro (1974) comme fil d'Ariane pour penser les problèmes de la dette publique nous éclaire sans nous rendre la tâche plus facile tant les controverses qu'il a suscitées sont importantes. Il faut, semble-t-il, comprendre dans un premier temps en quoi l'article de Barro (1974) constitue une pierre angulaire dans la théorie économique pour examiner ensuite les multiples dimensions du débat sur la validité théorique et empirique de l'équivalence ricardienne.

I- Barro (1974) : une rupture dans la théorie économique

La littérature moderne sur l'équivalence ricardienne commence avec l'article de Barro (1974) considéré comme une rupture. Il s'agit d'expliquer qu'il se démarque d'une tradition keynésienne tout en réactivant, de manière indirecte, un courant plus lointain qui remonte à David Ricardo.

Contre la tradition keynésienne

Il s'agit pour Barro dans un premier temps de revenir sur l'idée, aux fondements de la théorie keynésienne, qu'une hausse de la dette de l'État, sous la forme soit d'une dépense fiscale, soit d'une hausse des dépenses publiques, entraîne une augmentation de la richesse nette des ménages. Cette démarche s'inscrit spécifiquement contre l'article de Modigliani (1961) et plus généralement contre les effets de demande keynésiens qu'il s'agit de présenter brièvement.

Le modèle keynésien pose pour principales hypothèses la rigidité des prix à court terme et la forte élasticité de l'offre. Dans ces conditions, l'équilibre macroéconomique ne se réalise pas par le jeu des prix, mais par le niveau de la demande agrégée. On suppose en outre un certain degré de myopie des ménages: la consommation est principalement fonction de leur revenu courant.

Sous ses hypothèses, un choc de demande positif se transmet à l'économie avec un effet multiplicateur égal (lorsque les dépenses et les recettes publiques ainsi que l'investissement sont traités de façon exogène) à l'inverse de la propension des ménages à épargner. Ainsi l'émission de titres par l'État permet-elle, à court terme du moins, une création nette de richesse.

On peut recenser trois types de critiques de ce multiplicateur . L'argument de l'éviction financière montre qu'une hausse du déficit public provoque une hausse du taux d'intérêt qui vient déprimer la demande privée. Ainsi la courbe de demande ne se déplace pas, mais la composition de cette dernière est modifiée au détriment de la demande privée. Cependant, si les effets d'une hausse des taux d'intérêt sur l'investissement privé sont assez univoques, l'impact du déficit sur les taux est beaucoup moins robuste.

Un autre argument, plus classique, est celui qui postule la rigidité de l'offre: l'ajustement des prix relatifs est suffisamment rapide pour que l'équilibre du marché des biens soit déterminé par l'offre.
Enfin on trouve celui de l'équivalence ricardienne, qui nous intéresse au premier chef. Remarquons d'emblée qu'il vient contredire le premier. En effet, l'éviction financière suppose que le déficit public crée une pénurie d'épargne qui entraîne une hausse des taux, tandis que ce dernier stipule une hausse endogène de l'épargne privée lorsque l'épargne publique fléchit.

Une référence indirecte à Ricardo

L'article de Barro défend ainsi l'idée d'équivalence ricardienne et renoue avec la pensée d'un grand auteur classique, sans pourtant jamais y faire référence. C'est Buchanan (1976) qui va établir le lien (L'objet de son article est aussi de critiquer celui de Barro par son absence de comparaison systématique des effets des deux instruments que sont les impôts et l'endettement).

Ricardo se demande en effet dans un de ses écrits de 1820, parmi les différentes manières de financer la guerre, laquelle est la meilleure. Il suppose qu'une guerre coûtant 20 millions de livres, avec un taux d'intérêt à 5%, peut être payée soit en une seule fois, soit avec un impôt perpétuel d'1 million de livres, soit avec un impôt de 1,2 million de livres pendant 45 ans.

Certes Ricardo les voit toutes comme équivalentes, mais doute cependant que les gens agissent de manière aussi rationnelle: "nous avons conscience du fardeau de la guerre seulement au regard des impôts que nous devons payer quand elle se déroule, sans réfléchir à la durée probable de tels impôts".

Ainsi, Ricardo semble lui-même douter de la validité empirique de l'équivalence ricardienne. C'est pour cette raison que O'Driscoll (1977) suggère d'utiliser plutôt le terme d'"équivalence non-ricardienne", en remarquant que Ricardo n'est pas ricardien sur cette question". Cette formule ne passera pas cependant à la postérité. Au-delà de ces controverses, Ricardo reste le premier à formuler une possible neutralité de la dette de l'État.

D'autres auteurs par ailleurs, beaucoup plus contemporains de Barro, abondent en ce sens. Ce dernier cite à cet égard Tobin (1952) ou encore Bailey (1962) qui évoque la possibilité que "les ménages considèrent le déficit comme équivalent à des impôts".

Cela ne fait pourtant aucun doute que Barro (1974) est le premier à avoir le plus clairement et explicitement exposé le modèle de la neutralité de la dette. Elmendorf et Mankiw (1999) nous offrent d'ailleurs une analogie saisissante en faisant de lui le Christophe Colomb de l'équivalence ricardienne. De même que le Gênois est le dernier européen à avoir découvert l'Amérique, Barro est sans nul doute le dernier à avoir découvert l'équivalence ricardienne.

Une réflexion dans un contexte intellectuel précis

Il faut expliquer maintenant l'importance extraordinaire de cette hypothèse, même si aujourd'hui la plupart des économistes et des politiques sont, comme Ricardo, sceptiques envers l'équivalence ricardienne.

Au début des années 1970, une petite mais forte minorité d'économistes pensait que cette hypothèse décrivait correctement le monde, au moins comme première approximation. La période est marquée par les premières applications aux politiques économiques de l'hypothèse des anticipations rationnelles formulée par Muth en 1961, pour qui "elles sont essentiellement identiques aux prédictions de la théorie économique pertinente ". En effet, l'incapacité des macroéconomistes de réussir des expérimentations empiriques, comme l'explique la critique de Lucas (1976) , ont fait de la connaissance macroéconomique un sujet de débats.

Ainsi Lucas (1972) définit-il un modèle économique dans lequel la monnaie est neutre même à court terme si les agents anticipent rationnellement notamment. Sans nier la spécificité même de la pensée de Barro (1974), il est intéressant de voir que tant ses outils que la logique de son raisonnement l'amènent à considérer, comme Sargent et Wallace (1975, 1976) le démontrent à propos de la masse monétaire, qu'une modification du stock de la dette est neutre.

Il s'agit maintenant de montrer, par une analyse plus détaillée, que cet article nous offre aussi un solide point de comparaison pour des analyses ultérieures plus poussées vers la réalité.

II- Les remises en cause théoriques de l'équivalence ricaridenne

La forme même de l'article de Barro (1974) est surprenante dans la mesure où il met en exergue plusieurs points qu'il discute déjà, comme s'il anticipait au fond les controverses à venir. Cela ne rend la discussion que plus serrée, autour nous semble-t-il de deux hypothèses fortes que nous examinerons successivement : d'une part les relations économiques entre les différentes générations ; d'autre part, la plus ou moins grande perfection du marché du capital.

L'hypothèse d'un comportement altruiste entre les générations

En cas de baisses d'impôts aujourd'hui, nous avons vu que la contrainte budgétaire de l'État nécessite une hausse future, que devront supporter des personnes qui ne sont peut-être pas encore nées cependant. Ce type de redistribution intergénérationnelle assure ainsi à court terme une stimulation de la demande notamment.

Barro, qui reconnaît une certaine pertinence à ce type de raisonnement, développé notamment par Thompson (1967), s'appuie sur la théorie des relations sociales de Becker (1974) pour le récuser : parce que la génération future est faite des enfants et des petits-enfants de la génération actuelle, ce serait une erreur de les considérer comme des acteurs économiques indépendants. La génération actuelle selon Barro se comporte de manière altruiste envers la génération future.

En présence de cet altruisme intergénérationnel, il n'est ainsi plus logique de penser que les générations actuelles tireront un supplément d'utilité en consommant aux dépends des générations futures. Une baisse d'impôts financée par endettement peut augmenter le revenu d'un individu au cours de sa vie, mais ne modifie pas son revenu permanent. Il va le garder et l'épargner pour le donner à ses descendants, qui devront supporter la hausse future.

L'hypothèse de durée de vie finie des agents est bien maintenue, mais vidée de son contenu dans la mesure où cet altruisme induit un comportement identique à des personnes qui vivraient infiniment. Il est parfois dit de manière erronée que les effets de la dette dépendent du fait que les individus ont des vies finies, comme dans le modèle de Diamond (1965), ou infinies. La question clé cependant n'est pas la finitude ou non de la vie mais bien l'introduction, à mesure que le temps passe, de nouveaux contribuables avec ou sans lien avec le passé, comme le précise Weil (1989).

D'autres modèles viennent cependant nuancer ce dernier comme celui de la « joie de donner » : l'utilité de l'individu qui transmet son patrimoine dépend de la taille de l'héritage plutôt que de l'utilité pour ses enfants. Cette idée se rapproche du modèle de la « motivation stratégique de léguer » de Bernheim, Schleifer et Summers (1985) selon lequel les parents utilisent l'héritage pour induire un certain type de comportement des enfants, qui leur rendront plus souvent visite par exemple. Ce comportement ne donne aux individus aucune raison d'anticiper les charges d'impôts qui pèsent sur leurs enfants.

Un autre modèle, défini par Bernheim et Bagwell (1988), avance l'idée que les gens partagent les descendants du fait que la reproduction est sexuée. Ainsi, comme tout le monde est relié par des descendants communs, la distribution totale de revenu n'est pas pertinente : cette réduction à l'absurde permet de conclure que le modèle de Barro ne décrit que fort mal les relations entre les générations.

Le plus intéressant sans doute est décrit par Evans (1991), Daniel (1993) ou encore Smetters (1996). Ces modèles introduisent, sur la base pour Evans (1991) du modèle à générations imbriquées de Blanchard (1985), d'une hétérogénéité des ménages, dont certains sont ricardiens quand d'autres sont plus keynésiens . Il suffit de faire varier leurs taux de préférence pour le présent : le premier sera très patient, accordant une grande importance à l'utilité de la génération future ; le second consommera davantage, sans rien léguer. Dans ce dernier cas, un transfert de ressources entre générations produit des effets réels. Cependant, le faible taux d'escompte du ménage le plus patient vient faire baisser le taux d'intérêt, donc à terme le stock de capital et le niveau de production. Ainsi, une baisse des impôts financée par la dette stimulera la consommation, mais le ménage le plus patient répondra en augmentant son épargne jusqu'à ce que finalement, le stock de capital et le taux d'intérêt reviennent à leurs anciens niveaux. Ce résultat suggère que l'équivalence ricardienne peut mieux fonctionner à long terme qu'à court terme.

Les imperfections des marchés financiers

Barro lui-même envisage dans la deuxième partie de son article une forme d'hétérogénéité dans le comportement des ménages qui le conduit à s'engager pleinement dans la controverse sur les imperfections des marchés financiers pour aboutir à des résultats très différents de ceux que nous venons de présenter.

Il s'oppose, à ce sujet, spécifiquement à Mundell (1971) et montre qu'un effet de richesse nette positif existe uniquement si l'État est plus efficace que le marché privé pour accorder des prêts. Mais « si l'État est plus efficace au moins pour un certain type de prêts, et si le processus de choix public détermine la quantité de dette selon le critère de l'efficacité, il est encore vrai qu'à la marge il n'y a pas de création de richesse nette ». Il ajoute que le coût d'émission des titres et de recouvrement de l'impôt, définis comme les coûts de transaction de l'État, permet de penser que la richesse nette créée est négative. Il s'oppose alors au traité de référence de Patinkin (1965) pour qui l'effet net de richesse est compris entre 0 et 1. Il est selon lui négligeable.

Malgré son hypothèse d'hétérogénéité des ménages, il faut remarquer que Barro ne pense pas en termes de contraintes de liquidité, qui invitent à fortement nuancer ses conclusions. En effet, pour les ménages qui ont un taux élevé de préférence pour le présent ou qui veulent une hausse rapide de leurs revenus, leur comportement les amène à consommer plus que leurs revenus quand ils sont jeunes (et moins une fois vieux) en empruntant sur les marchés financiers. Le risque de défaut de paiement, pourtant, peut les empêcher d'emprunter pour consommer. Dans ce cas, la stratégie optimale est de consommer tout le revenu courant dont ils disposent, sans avoir une quelconque épargne.

On perçoit bien à travers cet exemple simple les failles dans le raisonnement de Barro. Une baisse d'impôts financée par du déficit donne effectivement aux ménages contraints le prêt qu'ils voulaient sans pouvoir l'obtenir de prêteurs privés. Ils répondront par une consommation accrue, même s'ils savent que les impôts seront élevés par la suite et que leur consommation diminuera.

La littérature économique a vu naître plusieurs débats sur l'imperfection des marchés financiers et ses implications sur la théorie de l'équivalence ricardienne. Hayashi (1987) et Yotsuzuka (1987) présentent à cet égard des exemples d'imperfections des marchés financiers endogénéisées, fondés sur une information asymétrique, qui préservent pourtant l'équivalence ricardienne. Dans ces modèles, l'incertitude porte sur le revenu futur, mais pas sur les impôts dans la mesure où ils sont par hypothèse définis comme forfaitaires. Il n'y a donc pas de problème d'asymétrie informationnelle à leur égard. La contrainte d'emprunt n'affecte pas la capacité des ménages d'arbitrer entre les taxes d'aujourd'hui et celles de demain.
Ce résultat est cependant lié de manière cruciale à l'hypothèse d'impôts forfaitaires. S'ils augmentent avec le revenu, alors l'asymétrie d'information sur le revenu futur implique une asymétrie similaire sur les impôts futurs. On retrouve alors le résultat selon lequel une baisse d'impôts financée par le déficit relâche la contrainte d'emprunt.

L'ajournement permanent d'une nouvelle augmentation des impôts

Une autre manière encore de remettre en cause l'équivalence ricardienne nous paraît intéressante à examiner, en remarquant qu'elle n'est pas cette fois explicitement envisagée par Barro dans son article de référence. Il est fréquent que certains défendent l'idée que dans la mesure où l'État a une durée de vie infinie, il est possible d'envisager un ajournement permanent d'une nouvelle hausse d'impôts. Remarquons tout de suite que la thèse de Barro peut très bien s'appliquée alors que l'État ne lève pas d'autres impôts après avoir financé une baisse d'impôts par déficit.

Le cas se complique quand l'État n'élève pas les impôts pour financer l'intérêt de cette dette additionnelle mais finance le paiment des intérêts en s'endettant plus encore. Cette pratique est parfois appelée “stratagème de Ponzi” parce qu'elle ressemble au fait que les dividendes des vieux investisseurs sont payés par l'argent des nouveaux. Si l'État poursuit une telle stratégie, la dette du gouvernement augmentera au taux r ; la baisse d'impôts initiale et le déficit budgétaire n'impliquent pas a priori une hausse d'impôts dans le futur.

L'État peut-il s'en sortir avec ce stratagème de Ponzi? La littérature économique a amplement exploré cette question. Nous la résumerons par l'idée centrale qu'il faut comparer entre le taux d'intérêt de la dette r, et le taux de croissance de l'économie g. Si r est plus grand que g, alors la dette augmentera plus vite que l'économie, le stratagème de Ponzi ne fonctionnera pas et l'État sera contraint d'augmenter les impôts. E

En revanche, si r est plus petit que g, alors la dette du gouvernement augmentera moins vite que l'économie et rien n'empêchera l'État de laisser courir sa dette. Ball, Elmendorf et Mankiw (1995) montrent ainsi qu'une telle configuration se présente sur le long terme aux États-Unis, sans déduire pour autant que le déficit public doit être un objectif.

D'autres arguments viennent encore nuancer le résultat de Barro, que nous nous contenterons d'évoquer dans la mesure où ils sont plus détachés de son article de 1974, qui conduit notre réflexion. On peut remarquer qu'une baisse d'impôts agit sans doute comme une réduction d'incertitude pour les ménages qui épargnent par précaution et qu'alors la consommation est stimulée, comme le montrent Barsky, Mankiw et Zeldes (1986). De plus, on peut prendre en considération le fait que les impôts introduisent une distorsion dans l'économie en modifiant les incitations et les comportements. Enfin, les ménages ne sont sans doute pas aussi aussi rationnels et optimisateurs dans leurs anticipations que ne le suggère la théorie des anticipations rationnelles, fondement de l'article de Barro.

III- L'évaluation empirique de l'équivalence ricardienne

Qu'en est-il alors de la validité empirique de l'équivalence ricardienne? Comme nous le suggérions au début de notre réflexion par la référence à l'article de Benjamin Friedman (1992), les controverses semblent tout aussi nombreuses sur les mesures visant à confirmer ou non cette théorie.

L'origine de ces controverses vient du fait que les déviations mesurées par rapport aux prédictions de l'équivalence ricardienne ne prouvent pas que la proposition est mauvaise comme première approximation du fonctionnement réel de l'économie. Pour arriver à cette conclusion, il faut que ces mesures s'en éloignent de manière importante .

Les deux articles majeurs de Bernheim (1987) et de Seater (1993), qui compilent et analysent les travaux réalisés sur l'équivalence ricardienne, concluent d'ailleurs sur des résultats opposés. Le premier se montre assez critique envers l'argument ricardien quand le second juge que, malgré les remises en cause théoriques que nous avons détaillées précédemment et qu'il reconnaît, il constitue une bonne première approximation . Il s'agit dès lors pour nous, à défaut de suivre leur ambition d'exhaustivité, de comprendre dans l'étude des principaux articles pourquoi les résultats divergent.

Nous nous intéressons d'abord aux tests des hypothèses sur lesquelles repose l'argument ricardien, pour apprécier ensuite la validité empirique de ses implications sur la consommation des ménages surtout, mais aussi sur d'autres variables comme les taux d'intérêt.

Validité empirique de l'hypothèse de lissage de la consommation des ménages

Il ne s'agit pas ici de renier l'idée que les hypothèses d'un modèle économique doivent répondre à l'exigence de simplicité et qu'elles sont jugées surtout sur leur valeur heuristique. Il nous paraît néanmoins très intéressant de connaître leur valeur empirique, pour tenter de ne pas se perdre ensuite dans une littérature empirique où se multiplient les controverses.

L'hypothèse clé de l'équivalence ricardienne concerne le comportement de lissage de la consommation des ménages, à la fois au cours de leur vie et entre les générations. Une partie substantielle de la population ne se comporte pas de la sorte comme le montrent de nombreux articles.

Il faut remarquer au préalable plusieurs problèmes qui se posent à l'économiste qui veut mesurer empiriquement le comportement de consommation des ménages. Le premier est sans doute celui du traitement des anticipations. En effet, il ne suffit pas de mesurer la politique fiscale actuelle. Supposons par exemple que le niveau actuel d'impôts reflète les anticipations de dépenses futures de l'État. Dans ce cas, un coefficient négatif de manière significative sur les impôts actuels dans la fonction de consommation ne viole pas nécessairement l'équivalence ricardienne. Il faut ainsi remarquer que le nombre d'observations est faible comparé au nombre incroyable de variables hautement explicatives.

Un autre problème vient du fait que les tests empiriques ont peu de poids pour distinguer vraiment l'équivalence ricardienne des vues plus keynésiennes de la politique fiscale. La propension marginale à consommer des ménages dont on vient de baisser les impôts peut en effet augmenter de quelques centimes pour un euro en moins à payer à l'État. Cette valeur peut être statistiquement indistinctible de l'effet zéro que prédit Barro. Néanmoins, la différence entre une propension marginale à consommer nulle ou petite est économiquement très importante. On a alors tenté de pallier ces difficultés à partir d'une nouvelle approche initiée par Hall (1978), sur la base des conditions de premier ordre d'un consommateur représentatif, plutôt que sur une fonction de consommation agrégée.

Hall et Mishkin (1982) font un test empirique sur 2000 ménages américains et trouvent que la consommation répond de manière beaucoup plus forte au revenu permanent qu'aux mouvements transitoires. Mais « la réponse au revenu transitoire est néanmoins vigoureuse », puisque que pour plus de 20% d'entre eux il y a proportionnalité entre la consommation et le revenu.

Campbell et Mankiw (1989) montrent de la même manière, à partir de données agrégées, que la consommation, le revenu, et les taux d'intérêt peuvent être mieux décrits comme le fruit non d'un unique agent représentatif mais de deux groupes de consommateurs, les uns qui anticipent de manière rationnelle et consomment seulement leur revenu permanent, les autres leur revenu courant.

Les tests empiriques deviennent cependant plus complexes et moins univoques quand il s'agit de tester l'impact d'une modification de l'imposition sur la consommation des ménages. L'équivalence ricardienne, qui montre qu'une réduction des impôts sans perspective de baisse des dépenses publiques ne doit avoir aucun impact sur la consommation des ménages, est jugée comme une description raisonnable du réel par Kormendi (1983) et Kormendi et Meguire (1986, 1990, 1995). Leurs enquêtes donnent lieu à un débat très riche sur les spécifications des modèles utilisés avec notamment Barth, Iden et Russek (1986), Modigliani et Sterling (1986, 1990) et Graham (1995). Un autre exemple de la sensibilité des résultats nous est offerte avec Graham et Himarios (1991, 1996) qui montrent que les estimations de Aschauer (1985) et Evans (1988) ne sont pas vraiment robustes par rapport à d'autres formulations. Le sentiment qui se dégage est que cette littérature tout entière ne parvient pas à conclure sur ce problème.

De plus, certaines études qui mesurent des effets insignifiants sur la consommation d'une modification des impôts, présentent des effets tout aussi insignifiants d'une dépense de l'État, ce qui est incohérent à la fois avec la théorie ricardienne et avec le modèle alternatif. Ce cadre ne semble donc pas refléter les effets réels d'une politique fiscale. Plus généralement, la plupart des résultats de cette littérature apparaissent très sensibles à d'infimes variations dans les spécifications du modèle.

Validité empirique de l'implication de la thèse de Barro (1974) sur les taux d'intérêt et les variables internationales

Rappelons que l'équivalence ricardienne implique qu'une baisse des impôts financée par le déficit n'affecte pas les taux d'intérêt. La conception keynésienne de la dette implique généralement l'opposé. En remarquant que les problèmes de mesure précédemment évoqués se posent ici aussi, la littérature qui en découle a en général conforté l'hypothèse ricardienne que les déficits du budget n'ont pas d'impact sur les taux d'intérêt.

Les travaux pionniers de Plosser (1982, 1987) repris par Evans (1987a ; 1987b), qui utilise aussi des vecteurs autorégressifs, montrent qu'un effet nul des déficits sur les taux d'intérêt ne peut pas être rejeté. Ces données sont cependant jugées peu informatives selon Elmendorf et Mankiw (1999) pour des raisons essentiellement de significativité.

Si l'on doit s'intéresser maintenant aux tests des implications des variables internationales, il faut rappeler que l'équivalence ricardienne implique qu'une réduction des impôts financée par de la dette ne doit pas affecter le taux de change ni le compte courant. En revanche, la vision conventionnelle de la dette implique que le taux de change doit s'apprécier dans ces circonstances et que le déficit commercial doit augmenter.

Les conclusions auxquelles aboutissent les économistes sont plutôt équivoques. Ainsi, Evans (1986) qui applique la méthodologie de Plosser conclut-il que le déficit du budget américain cause une dépréciation du dollar, à rebours des idées keynésiennes et ricardiennes.

Tout l'intérêt de l'équivalence ricardienne a été de nous montrer que les canaux de transmission de la politique budgétaire, d'une baisse des impôts financée par du déficit notamment, pouvaient être remis en cause si les ménages fondent leur comportement de consommation de manière intertemporelle.

Il est vrai que les ménages des pays occidentaux aujourd'hui, qui se préoccupent davantage de leur retraite et du poids de la dette qui pèse sur leurs enfants, en même temps qu'ils bénéficient d'un accès relativement facile aux marchés financiers semblent plus ricardiens que ceux de l'après-guerre, qui pouvaient plus difficilement emprunter et dont la consommation était contrainte par le revenu courant.

Mais au bout du compte, la littérature empirique examinant les effets de la politique fiscale sur la consommation, les taux d'intérêts et les variables internationales échoue à offrir des preuves claires pour ou contre l'équivalence ricardienne. Si les preuves sont si faibles, pourquoi tant d'économistes sont-ils confiants dans le rejet de l'équivalence ricardienne comme une description du monde?
Seater (1993) affirme que la persistance de la logique keynésienne, en dépit de toutes ces infirmations, correspond au fond à ce que les évolutionnistes appelleraient une dépendance de sentier : les politiques en ont pris l'habitude et ne peuvent s'en défaire.
La réponse, selon Elmendorf et Mankiw (1999) est que la plupart des économistes ne croient pas aux hypothèses qui servent de support à l'argument ricardien. Dans ce cas, le débat théorique est plus convainquant que celui empirique.

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Bravo à l'auteur. C'est très instructif.

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