Regards croisés sur l’économie

Sociologie de la bourgeoisie

Conférence de M. Pinçon et M. Pinçon-Charlot

vendredi 24 juin 2011, par Asma Benhenda

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot étaient au lycée Henri IV le 26 avril 2011 afin de présenter une rétrospective de leurs principaux travaux, consacrés à la grande bourgeoisie française.

Ces deux sociologues, aujourd’hui à la retraite, s’inscrivent pleinement dans la lignée de Pierre Bourdieu. Leurs travaux-et ils le remarquent d’ailleurs eux-mêmes, consistent principalement en la mise en application de son système théorique. Les deux chercheurs sont par ailleurs très engagés politiquement, comme en témoigne leur dernier ouvrage, extrêmement polémique, Le Président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy (éditions Zones, septembre 2010). Toujours dans la continuité de Pierre Bourdieu, ils semblent adhérer à l’idée selon laquelle la sociologie est un sport de combat.

La grande bourgeoisie, un objet sociologique très particulier

Alors qu’abondent les travaux sociologiques sur les classes moyennes et populaires, il existe très peu d’études empiriques consacrées à la bourgeoisie. Les deux chercheurs l’expliquent par le fait que « les sociologues préfèrent regarder plus bas que leur propre position sociale ». M. Pinçon et M. Pinçon-Charlot font ainsi figure de pionniers dans ce champ. Ils soulignent en ce sens que leurs premiers travaux ont « dérangé » leurs collègues car leur recherche « remet les sociologues à leur place, celle d’une position moyenne alors que ces derniers s’imaginaient appartenir à l’élite de la société ». M. Pinçon et M. Pinçon-Charlot ont en effet été soupçonnés d’être fascinés par la bourgeoisie et son mode de vie. Lors de leurs enquêtes, ils ont été confrontés à la violence symbolique d’un milieu où il est difficile de se faire admettre. Les deux chercheurs reconnaissent par exemple avoir souvent servi « d’intellectuels de service ».

Malgré- ou plutôt à cause de ces difficultés, il est important de réaliser un travail de terrain pour étudier la bourgeoisie. Ceci d’autant plus que la catégorie « bourgeoisie » n’a aucune réalité statistique. La nomenclature PCS (Professions et Catégories Professionnelles) de l’INSEE ne permet pas d’identifier ceux qui appartiennent à la bourgeoisie et ceux qui n’y appartiennent pas. La catégorie « professions libérales et assimilés » par exemple contient des éléments faisant partie de la bourgeoisie et d’autres qui n’en font pas partie. Un des enjeux de leur travaux est d’ailleurs de montrer à quel point la catégorie « bourgeoisie » est une véritable construction sociale.

La dernière classe sociale ?

M. Pinçon et M. Pinçon-Charlot envisagent leur travail de chercheurs comme une authentique lutte contre « l’ordre dominant ». Leur principe est d’écrire pour un public plus large que la simple communauté scientifique. L’enjeu de leurs travaux est explicitement politique voire militant : il s’agit de mettre en évidence les logiques sous-jacentes à « la domination de la grande bourgeoisie » afin de mieux la combattre. Le lexique et les concepts employés sont marxistes : lutte des classes, classe en soi et pour soi, etc.

Leur thèse est que la bourgeoisie a aboli les privilèges de l’aristocratie en 1789 pour mieux légitimer les siens propres. La France d’aujourd’hui est « une France des dynasties et des héritiers, celle des Arnault et des Bouygues , qui ont massivement fêté la victoire de Sarkozy ». Dans la lignée de La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement de P. Bourdieu et J-C Passeron (1970), ils insistent sur le rôle fondamental de l’école dans l’essentialisation des privilèges les plus arbitraires : « l’école véhicule les valeurs de la bourgeoisie et l’école sélectionne ceux qui ont été déjà sélectionnés par la société ». En effet, l’éducation est le lieu où s’exerce le pouvoir de la violence symbolique qui impose des représentations comme légitimes en dissimulant les rapports de force qui le sous-tendent.

Par conséquent, la bourgeoisie se construit en permanence. C’est en ce sens que les deux sociologues affirment qu’elle est la classe « en soi et pour soi » par excellence : ses membres ont conscience de leur solidarité, de leurs intérêts communs. La classe bourgeoise est une classe mobilisée. Ainsi, leur travail sur la villa Montmorency (Les Ghettos du Gotha, 2007) met en évidence la présence d’un règlement intérieur extrêmement contraignant qui interdit l’appropriation de l’espace-par opposition à la liberté dont disposent les habitants des quartiers populaires pour modifier leur espace de vie. Cette discipline stricte trouve sa justification dans la préservation de leur intérêt commun qui est de protéger leur patrimoine exceptionnel. La résistance des riverains de cette villa au projet de construction de 200 logements sociaux sur un terrain vague avoisinant va également dans ce sens. Un autre indicateur de la mobilisation de la bourgeoisie est la place centrale accordée à la sociabilité-et ceci dans le but d’entretenir constamment son capital social. La bourgeoisie se caractérise par un « collectivisme pratique », alors que les classes moyennes et populaires se définissent par leur individualisme.

Ils concluent ainsi en disant que « paradoxalement, en France, il n’y a qu’une seule classe sociale, et c’est la bourgeoisie ».

Vos commentaires

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

© 2016 - Regards croisés sur l’économie - Crédits - Webdesign : A définir