Regards croisés sur l’économie

Pour une approche pluridisciplinaire de l’économie.

Recension du dernier livre de Thomas Piketty

samedi 11 janvier 2014, par Youssef Souidi

La parution du Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty (Ecole d’économie de Paris) [1] a permis de faire une place dans le débat public à la question des inégalités et leur inquiétante aggravation. Le rapport capital/revenu, en France, mais également dans les autres pays industrialisés, retrouve les sommets observés à la veille de la Première Guerre mondiale (graph. I.2, p. 54 ). Pour contrer cette dynamique, le chercheur met en avant des propositions audacieuses, comme la mise en place d’un impôt mondial sur le capital. Ces résultats et propositions sont obtenus au terme d’une démonstration originale, s’inscrivant dans une perspective pluridisciplinaire assez rarement pratiquée pour être relevée.

Une « passion infantile pour les mathématiques »

Depuis plusieurs décennies maintenant, la science économique cherche à prendre son autonomie par rapport aux autres sciences sociales. Plus encore, elle s’est souvent présentée comme une science « dure », au même titre que les sciences physiques. L’économie aurait ainsi ses lois, que la formalisation mathématique a pu aider à démontrer. Cette conception de la science économique, dominante dans le premier cycle universitaire, n’a-t-elle cependant pas atteint ses limites ? Si les modèles théoriques ont bien fait la preuve de leur utilité, leur utilisation a pu avoir tendance à être une fin en soi. D’où les mouvements, ces dernières années en faveur d’une réforme de l’enseignement de l’économie à l’université, de celui contre « l’autisme en économie » au début des années 2000, à la création du collectif PEPS-économie en 2011.

Pour Thomas Piketty, c’est un fait : « la discipline économique n’est toujours pas sortie de sa passion infantile pour les mathématiques et les spéculations purement théoriques, et souvent très idéologiques, au détriment de la recherche historique et du rapprochement avec les autres sciences sociales. » (p.63) La France reste néanmoins un cas particulier. Il souligne en effet que les possibilités d’élargir ses recherches à d’autres sciences sociales pour un économiste y sont importantes. Cette particularité est par exemple favorisée par l’existence d’institutions telle l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) [2]

Une démarche pluridisciplinaire

L’ensemble du livre va ainsi dans le sens d’une économie non pas régie par des lois, mais plutôt par des régularités. La courbe de Kuznets (graph I.1, p.52 ) donne certes une vision optimiste de la croissance économique car elle semble conduire à une réduction des inégalités économiques. T. Piketty salue dans son introduction le travail documenté réalisé par l’économiste américain. Ce dernier a en effet montré que la part du revenu national détenue par le décile le plus riche de la population américaine s’est fortement réduite tout au long de la première moitié du XXe siècle. On ne peut néanmoins en faire une loi universelle : ce serait oublier le rôle majeur joué des événements historiques tels que les guerres ou les périodes d’inflation. Plus important encore, l’apparition d’un système moderne de redistribution (e.g. Revenue Act de 1913 instaurant un impôt moderne sur le revenu aux Etats-Unis) et d’un Etat social est un déterminant majeur de la réduction des inégalités entre 1900-1910 et 1950-1960. Loin de tout déterminisme économique, cet exemple met en évidence une réalité plutôt rassurante : les politiques publiques peuvent être efficaces et avoir un impact sur le destin de plusieurs générations.

La démarche résolument pluridisciplinaire adoptée ici est également utilisée dans les nombreux travaux académiques qui ont permis la rédaction de cet ouvrage. Dans ces travaux, T. Piketty attache un grand soin à établir des séries chronologiques de très long terme. Par exemple, Piketty-Zucman (2013) analyse l’évolution du rapport capital/revenu depuis le XVIIIe siècle. Adopter une perspective historique est ici absolument indispensable, car l’accumulation du capital est définitivement un processus de long terme.

C’est donc bien un essai de sciences sociales, « autant un livre d’histoire que d’économie  », que propose Thomas Piketty. Et s’il se propose de tirer les leçons de l’histoire économique pour «  réguler le capital » (titre de la dernière partie du livre), l’auteur prend bien soin de rappeler que «  l’histoire invente toujours ses propres voies  ». Ne s’adressant pas qu’aux spécialistes de la question, il donne d’utiles clefs de compréhension du monde, à condition toutefois de ne pas se laisser décourager par ses 950 pages.

Site internet accompagnant le livre


[1Le livre est également accompagné d’un site internet : piketty.pse.ens.fr/fr/capital21c

[2T. Piketty a par ailleurs exprimé à de nombreuses reprises son souhait de voir l’enseignement de l’économie s’ouvrir sur les autres sciences sociales : voir par exemple cette interview accordée au Monde

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