Regards croisés sur l’économie

Lecture : La société translucide

Le dernier livre d’A. Landier et D. Thesmar

samedi 18 septembre 2010, par Arthur Jurus

Après leur premier ouvrage « Le grand méchant marché : décryptage d’un fantasme français », Augustin Landier et David Thesmar tentent de résoudre la problématique suivante : l’intervention de l’Etat lors de la crise financière est-elle une solution temporaire aux maux de l’économie ou annonce-t-elle un nouveau paradigme ?

L’ouvrage est organisé en trois parties. La première partie concerne « l’horlogerie des règles » ou les règles nécessaires à une économie de marché efficace. Il s’agit de dépasser l’opposition souvent établie entre l’Etat et le marché. Croire au marché implique aujourd’hui de croire en l’Etat. La seconde partie évoque les contraintes individuelles qui s’appliquent à tout jeu collectif : pourquoi les politiques publiques ne sont-elles pas toutes efficaces et rarement efficientes ? En quoi les intérêts privés constituent-ils des variables inhérentes au système ? Enfin la troisième partie est la principale thèse de l’ouvrage avec la description d’une nouvelle fonction régalienne pour l’Etat : la production d’information.

1. L’horlogerie des règles

Un premier point abordé est l’analyse des situations monopolistiques par la puissance publique. L’impact d’une telle situation sur le bien-être des consommateurs légitime la politique de la concurrence, institution qui vise à corriger les entreprises dotées d’un fort pouvoir de marché. Cependant tout monopole n’est pas nuisible en raison de l’innovation et du progrès technologique. Richard Schmalensee montre ainsi qu’il existe une dimension effective du monopole, par les parts de marché, et une dimension potentielle qui résulte de la menace de nouveaux entrants. En outre, cette dernière dimension incite l’entreprise à obtenir des gains de productivité, pour maintenir un avantage technologique, et l’incite à innover pour élargir sa présence sur d’autres segments de marché.

La complexité des études sur le monopole est mise en perspective par une analyse de la loi antitrust américaine. Dans les années 1900, il s’agissait essentiellement de condamner toute entente ou tout cartel entre entreprises qui facilitait la mise en place de nombreux monopoles durables et américains. Dès 1911, les premiers monopoleurs ont été condamnés en raison de stratégies de prix prédateurs. Par la suite, les analyses se sont montrées plus souples et ont cherché à condamner les monopoles néfastes pour les consommateurs, et à épargner les monopoles nuisibles aux concurrents.

Le cas américain dans les années 1930 montre que la politique de la concurrence s’est déjà avérée être une variable cible des autorités publiques pour améliorer la croissance économique. Des corrélations rapides ont ainsi été acceptées par le gouvernement lorsque la reprise économique s’est accompagnée d’une baisse de la politique antitrust qui visait à prévenir des positions anticoncurrentielles. Mieux, Augustin Landier et David Thesmar montrent que la mise en place de la National Recovery Administration (NRA) est une conséquence directe de cette mauvaise appréciation. Cette institution a ainsi mis en place des accords entre les syndicats de travailleurs et les directions d’entreprise en contrepartie d’une politique de la concurrence plus limitée. L’accord devait permettre d’augmenter les salaires aux dépens d’une hausse du chômage et de mettre en place une économie cartellisée. C’est sur ce point que les auteurs interviennent : cartelliser nos économies n’est pas une solution à la crise financière.

Enfin, l’étude des cas de monopole naturel montre que l’intervention de l’Etat ne peut pas se généraliser. Une situation de monopole naturel, non contestable et à l’échelle locale (et non nationale) instaure une multitude de structures locales qui permettent une comparaison du prix pour le bien ou service offert. En outre, cette comparaison permet de déterminer un prix qui favorise le consommateur, ou du moins celui qui ne le pénalise pas.

Le rôle de l’Etat est par la suite abordé : pourquoi surveille t-il la population, pourquoi la régulation s’avère-t-elle nécessaire ? Plusieurs thèmes sont abordés avec comme fond de trame les comportements individuels égoïstes et insuffisants pour assurer une allocation efficace de l’économie. Différentes externalités négatives et positives sont évoquées (la conduite en état d’ivresse, les lois pigouviennes) pour montrer que l’Etat facilite l’accès à un bien-être supérieur pour une population. En ce sens la thèse se poursuit sur la relation entre progrès technique et croissance, en particulier sur les thèses développées par David Levine et Michele Boldrin. Leurs études montrent que l’instauration de brevets limitent la rapidité de diffusion des idées et s’avère contre-productive à terme. L’impact de la propriété intellectuelle tend à limiter les variations de bien-être d’une année sur l’autre. Par exemple, ces économistes montrent que si le Royaume-Uni n’avait pas accordé de brevet à Watt pour la machine à vapeur, la révolution industrielle serait arrivée beaucoup plus vite. Mieux que l’innovation, Paul Romer veut montrer que c’est avant tout le développement du capital humain qui doit avoir la primauté sur les pôles Recherche et développement (R&D). Le secteur de l’informatique s’est développé de manière abrupte grace à la recherche universitaire et non par la mise en place d’entreprises et de services en R&D. Investir dans la recherche est une condition nécessaire pour assurer un développement intellectuel direct, et indirectement pour assurer une amélioration du bien-être global de la population. En ce sens, l’Etat reste tributaire de ces fonctions incitatrices (comme celui de financer ou de soutenir les initiatives universitaires).

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