Regards croisés sur l’économie

Le salaire minimum, source de chômage ?

Que nous apprennent les derniers résultats de la recherche en économie ?

mardi 2 juin 2015, par Christine Caï

Le 19 mai 2015, la ville américaine de Los Angeles a voté en faveur d’une hausse du salaire minimum, faisant passer ce dernier de 9 dollars à 15 dollars de l’heure d’ici 2020.Très vite, les détracteurs de cette mesure ont dénoncé les effets néfastes que celle-ci pourrait avoir sur l’emploi : licenciements, fermeture des établissements ne pouvant supporter cette hausse du coût du travail, relocalisation de certains autres vers des Etats où la législation sur le salaire minimum est plus souple. Tout cela conduirait à une hausse du nombre de chômeurs.

Une relation ambiguë d’un point de vue théorique...

La littérature économique ne fournit pas de réponse univoque sur la relation entre salaire minimum et emploi. D’un point de vue théorique, les modèles peuvent prédire un effet négatif ou positif selon le cas de figure considéré. Dans le modèle néoclassique de base, l’instauration d’un salaire minimum génère nécessairement du chômage pour les populations concernées, à partir du moment où celui-ci est fixé à un niveau supérieur au salaire d’équilibre en situation de concurrence pure et parfaite (CPP), le nombre de demandeurs d’emploi devenant supérieur au nombre d’emplois vacants.

Toutefois, d’autres modèles, comme ceux du monopsone ou ceux d’appariement, admettent la possibilité d’un impact positif du salaire du minimum sur l’emploi. En situation de monopsone (un seul employeur et plusieurs employés), le salaire d’équilibre se situe en-dessous de celui en CPP du fait du pouvoir de marché que le monopsone possède. L’instauration d’un salaire minimum, à condition qu’il ne soit pas supérieur au salaire de CPP, booste alors l’emploi.

On retrouve cet effet positif dans les modèles d’appariement où l’effort des travailleurs est endogène. Du fait des frictions sur le marché du travail, l’information que les travailleurs possèdent sur les possibilités d’emplois qui s’offrent à eux est limitée. Dès lors, ils acceptent une offre d’emploi à partir du moment où le salaire proposé est supérieur à leur salaire de réserve. La fixation ou la hausse du salaire minimum incite donc ceux dont le salaire de réserve est inférieur au salaire minimum à fournir plus d’efforts pour trouver un emploi plus rapidement. Toutefois, l’impact final demeure ambigu car le salaire minimum représente une hausse du coût du travail pour les entreprises. Il convient donc de s’intéresser aux analyses empiriques pour en déterminer l’impact réel.

... mais un effet nul ou légèrement négatif d’un point de vue empirique

Les premières études empiriques sur la relation entre salaire minimum et emploi ont analysé l’évolution au cours du temps des données sur le salaire minimum et l’emploi, et ont trouvé qu’une hausse de 10 % du salaire minimum était associée à une baisse de 2 % à 4 % de l’emploi pour les individus âgés de moins de 20 ans dans plusieurs pays de l’OCDE entre 1975 et 1996.

D’autres études ont suivi et ont cherché à examiner le lien de causalité (et pas seulement de corrélation) du salaire minimum sur l’emploi en exploitant des expériences (quasi-)naturelles. La plus célèbre d’entre elles est certainement celle de Card et Krueger (1994), qui trouve un effet positif en comparant le taux d’emploi dans les fast-foods de l’est de la Pennsylvanie à celui du New Jersey, avant et après la hausse du salaire minimum en 1992 dans ce dernier.

Cependant, leur analyse a depuis reçu plusieurs critiques : (i) les deux groupes n’étaient pas vraiment comparables initialement ; (ii) un effet négatif ressort lorsque la même analyse est effectuée mais en utilisant des données provenant des fiches de paie administratives, plutôt que les réponses fournies lors des sondages téléphoniques (Neumark et Wascher, 2000) ; (iii) l’impact peut être moindre s’il est généralisé à l’ensemble de la population car il a été avancé que les fast-foods ont pu supporter la hausse des salaires grâce au fait que leurs salariés représentaient une part non-négligeable de leurs consommateurs. Plus généralement, Neumark et Wascher (2007) ont passé en revue plus de 100 études sur le sujet (effectuées principalement dans les pays développés), et parmi les 33 analyses jugées les plus convaincantes, 85% d’entre elles ont trouvé un impact négatif.

D’autres études n’ont trouvé aucun effet, y compris dans les pays émergents. Mayneris et al. (2014) analysent les hausses de salaire minimum dans différentes villes chinoises suite à la réforme de 2004, et trouvent un « effet purificateur » (cleansing effect) : les entreprises ont été amenées à être plus productives, les moins productives ayant dû cesser leurs activités. L’emploi n’a pas été affecté grâce aux gains de productivité qui ont permis de faire face aux augmentations du coût du travail.

En somme, l’impact du salaire minimum sur le chômage dépend de la structure du marché du travail, du niveau du salaire minimum fixé, et de la population étudiée. Les résultats empiriques paraissent conformes aux prédictions des modèles de monopsone et d’appariement. Malgré l’absence de consensus autour de la question, la majorité de ces études trouvent un effet nul, ou bien négatif mais faible. Notons toutefois qu’elles analysent des hausses de salaire minimum relativement faibles et étudient des effets à court terme ; il serait donc hâtif d’en déduire l’effet pour Los Angeles, puisque l’augmentation y sera forte (+ 67 %) et s’étalera sur cinq années.

Références

Cahuc, P., S. Carcillo, et A. Zylberberg (2014). « Chapter 12. Income Redistribution, » in Labor Economics, Cambridge, MA : MIT Press.

Card, D., et A. B. Krueger (1994). “Minimum wages and employment : A case study of the fast-food industry in New Jersey and Pennsylvania,” American Economic Review, 84(5) : 772-793.

Mayneris, F., S. Poncet,et T. Zhang (2014). “The cleansing effect of minimum wage : Minimum wage rules, firm dynamics and aggregate productivity in China,” CEPII Working Paper, N°2014-16.

Neumark, D., et W. Wascher (2000). “Minimum wages and employment : A case study of the fast- foodindustry in New Jersey and Pennsylvania : Comment.” American Economic Review, 90(5) : 1362−1396.

Neumark, D., et W. L. Wascher (2007). “Minimum wages and employment,” Foundations and Trends in Microeconomics, 3(1-2) : 1-186.

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