Regards croisés sur l’économie

Le réveil des démons

Le dernier livre de J. Pisani-Ferry

lundi 16 avril 2012, par Caroline Le Moign, Mouhamadou Sy

Alors que l’Union européenne et l’euro traversent une crise sans précédent, l’ouvrage du directeur du think tank européen Bruegel est indispensable pour y voir plus clair.

Il donne à lire « un thriller », plein d’anecdotes, qui retracent les fondations (instables) de la monnaie européenne, les atermoiements des pays européens durant la crise économique et les voies de sorties possibles.

L’euro, une construction bancale ?

Les pièces de l’engrenage sont issues de la construction bancale de l’euro, monnaie politique avant d’être économique, qui a permis une période de vaches grasses de 1999 à 2008, où la baisse des taux d’intérêt avait permis à de nombreux pays d’alléger le fardeau de la dette publique et de débloquer le crédit. C’est en 2009, alors que l’affaire grecque paraissait de prime abord de petite dimension, qu’allait être « révél[é] crûment le caractère inachevé de la construction monétaire européenne et l’ampleur des désaccords sur la manière de la compléter ».

L’excellente connaissance de l’auteur des mécanismes européens permet d’aller plus loin dans l’analyse des raisons de la création d’une monnaie sans État : le caractère assurantiel, tout d’abord, d’une monnaie évitant les dévaluations compétitives au sein de la zone ; la volonté de conserver la stabilité des taux de changes malgré la libéralisation des mouvements de capitaux ; et enfin, l’aspect politique issu du besoin de nouveaux projets unificateurs. L’importance de l’aval pris par le modèle allemand forge les attributs de la Banque centrale européenne (BCE), « en apesanteur institutionnelle », et ceux de l’encadrement de la discipline budgétaire.

En l’absence de consensus franco-allemand, la nouvelle monnaie commune sera dépourvue de mécanismes de solidarité puissants, chaque pays devant assumer seul les risques encourus. Malgré le coût politique de satisfaire aux critères d’entrée dans la zone et l’engagement des fondateurs, les gouvernements des années 2000 se désintéressent de la question monétaire et de ses conséquences sur leurs politiques économiques. Au final, l’auteur souligne avec regrets la stérilité du projet qui n’a pas entraîné de réformes ni de coopérations nouvelles.

« La mécanique infernale est en place »

La seconde partie revient sur les graines viciées semées durant les années d’expansion de la décennie 2000 dans les pays qui seront en difficulté lors de la crise budgétaire européenne. Le point intéressant est également l’analyse des pays qui se portent bien, de la faible consommation allemande et de sa réforme du marché du travail jusqu’à leur impact sur la faiblesse des taux européens. « La mécanique infernale est en place », c’est-à-dire celle qui met face à face les cigales de Sud aux fourmis du Nord.

La Grèce, « le coupable parfait »

La suite dissèque minutieusement et de manière passionnante les difficultés de la Grèce, « le coupable parfait » et les négociations qui s’en suivirent. Les atermoiements initiaux feront place à une première mesure d’urgence de la BCE, qui s’engagera sans grande conviction dans un programme de rachat de titres grecs. Cette première étape est l’illustration de ce que J. Pisani-Ferry dénonce concernant l’Union Européenne : « elle a toujours fait trop peu, trop tard, et elle a dilapidé son capital de crédibilité ». Dans un contexte de crainte de devenir une « union des transferts » et de prémisse de montée des populismes, les gouvernements européens ont toutefois fait le choix de la solidarité en créant un dispositif d’assistance. La question qui domine, celle de savoir s’il faut faire payer les créanciers, fait face à l’apparente insolvabilité de la Grèce, qui appelle à des réformes en profondeur.

Entre la restructuration de la dette grecque et sa socialisation, le choix n’est cependant pas fait. Les termes de la restructuration de la dette grecque ne seront établis qu’en juillet 2011 : ils sont favorables aux créanciers privés, établissant un entre-deux maladroit induisant le risque que le supplément de réduction de dette grecque soit financé par ses pays partenaires, signal mixte qui renforce la méfiance à la fois des créanciers et des marchés.

La troisième partie vise à passer en revue les réponses possibles à la crise des dettes souveraines, à commencer par la description des différents acteurs en jeu. L’œil des marchés s’était fait moins inquisiteur en temps d’expansion, mais les risques d’insolvabilité ont provoqué un retour de larges différentiels de taux d’intérêt.

Le rôle des agences de notation, surtout celui attribué par la réglementation publique, est également important dans la transmission des mouvements d’euphorie et de panique. La réforme du système financier, bien que nécessaire, ne coïncide pas avec la cohérence indispensable aux politiques économiques des gouvernements européens.
J. Pisani-Ferry pose les questions qui fâchent : « les Européens veulent-ils vraiment partager une monnaie ? […] En acceptent-ils toutes les conséquences ? ».

Que faire ?

L’auteur commence par désamorcer les différentes tentations du démontage de l’euro, point par point. L’inquiétude mondiale qui a plané sur la stabilité financière de la zone euro s’est répercutée dans la méfiance des investisseurs, la crise ayant mis en lumière les fragilités européennes, comme la vulnérabilité de ses banques. Pour contrer la faiblesse du Fonds européen de stabilité financière et l’absence de garantie d’intervention de la BCE, il propose que celle-ci lui ouvre une ligne de crédit. La carence de crédibilité de l’euro, cependant, sera difficile à dépasser à moins d’une définition commune des objectifs. Ceux-ci sont détaillés, de la diète des États à un fédéralisme bancaire et financier, à la solidarité qui passera concrètement par une forme d’eurobonds – dont les modalités de mise en place, ainsi que de surveillance budgétaire, sont évoquées.

Parallèlement, la restauration de la compétitivité des pays du Sud est impérative, à l’aide de politiques publiques, et plus particulièrement industrielles, d’ampleur. L’auteur souligne la nécessité d’une réforme en profondeur pour remédier à l’inachèvement de l’euro. Une intégration économique plus poussée, à travers la banque, la finance et les budgets, mais surtout une intégration politique et citoyenne.

Au final, un livre passionnant et édifiant, dont l’intérêt central réside dans le démontage minutieux des mécanismes qui nous amenés aux tourments actuels, peut être plus encore que dans les propositions concrètes avancées, certes abondantes mais parfois trop rapidement évoquées.

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