Regards croisés sur l’économie

« L’apartheid territorial »

Territoire d’origine et mobilité sociale

lundi 4 janvier 2016, par Youssef Souidi

En janvier 2015, le Premier ministre français, Manuel Valls, dénonçait l’ « apartheid territorial, social, ethnique » en France. Le territoire où l’on grandit tout comme le milieu social et culturel dont on provient détermineraient nos opportunités. Pourtant, si les inégalités en matière de mobilité sociale intergénérationnelle ont largement été discutées sous le prisme du groupe social d’origine, l’intérêt pour les inégalités selon le territoire dans lequel les enfants ont grandi est assez récent.

Des variations importantes selon le département d’origine en France

Une étude de France Stratégiepubliée en novembre 2015 s’intéresse à la mobilité sociale des enfants de catégorie populaire sur le territoire français. Ici, l’on considère qu’un individu a connu une mobilité ascendante lorsque, fils d’employé ou d’ouvrier, il accède à un poste de cadre ou profession intermédiaire. Les données disponibles limitent l’étude à l’échelle départementale. Toutefois, bien qu’il ne s’agisse que d’un niveau agrégé, on observe une forte variation des chances de mobilité sociale selon le département de naissance. En particulier, 47 % des enfants de classes populaires nés entre 1965 et 1979 à Paris connaissent une mobilité sociale. Ce chiffre ne s’élève qu’à 24,5% pour ceux nés dans la Creuse et l’Indre. Entre ces deux cas extrêmes, on trouve toute sorte de cas intermédiaire. On constate ainsi que la probabilité de connaître une mobilité sociale ascendante est très inégalement distribuée sur le territoire français.

Les Etats-Unis, pays d’égalité des chances ?

Ce travail s’inspire d’une étude majeure réalisée par une équipe de chercheurs américains sur la mobilité sociale à travers le territoire étatsunien. Elle s’inscrit dans le cadre du projet Equality of Opportunity, et est rendue possible par la richesse des données dont ils disposent. En particulier, l’échelle territoriale est plus fine que celle utilisée dans l’étude précédemment citée. Elle se différencie également de cette dernière en ce qu’elle privilégie une mesure monétaire de la mobilité sociale. Plus précisément, les auteurs étudient le lien entre la position des parents (dans la distribution des revenus des parents), et celle des enfants (dans la distribution des revenus des enfants). Deux types de mobilité sont alors distingués. D’abord, l’analyse de la mobilité relative permet de mesurer l’inégalité des chances entre les individus issus du haut et ceux issus du bas de la distribution des revenus. Cette mesure est celle qui est la plus souvent utilisée dans la littérature économique. Les auteurs lui préfèrent cependant le concept de mobilité absolue. On s’intéresse ici à la position des enfants dans la distribution des revenus pour une position donnée de leurs parents. Par exemple, s’interroger sur la position moyenne d’un enfant dont les parents appartiennent au 25e centile de la distribution des revenus est l’une des mesures de la mobilité absolue utilisée par les auteurs.

Au niveau national, il existe bien une corrélation positive entre la position des parents et celle des enfants dans leur échelle de revenus respective. Mais l’intérêt de cette étude réside surtout dans les inégalités territoriales qu’elle met en relief  : selon l’endroit de Etats-Unis où l’on grandit, les chances de mobilité varient et ce, que l’on utilise une mesure relative ou absolue. En se focalisant plus particulièrement sur la mesure absolue, l’on observe que la position moyenne d’un enfant dont les revenus des parents appartiennent au 25e centile varie entre le 36e et le 46e centile de la distribution selon le territoire dans lequel il a grandi. C’est ce constat qui conduit les auteurs à décrire les Etats-Unis comme « un ensemble hétérogène de sociétés, certaines s’apparentant au rêve américain, tandis que d’autres ne permettent pas aux individus de s’arracher à leur situation précaire ».

Ces chercheurs tentent également de caractériser les territoires au sein desquels la mobilité est la plus forte. Il y existe une faible ségrégation raciale, une inégalité de revenu modérée, des écoles primaires de meilleure qualité, une participation à la vie de la collectivité plus grande, ainsi que des structures familiales plus stables. Il faut néanmoins garder à l’esprit qu’il ne s’agit que de corrélations, cette étude ne permettant pas de dire que c’est du fait de ces caractéristiques que ces territoires sont propices à la mobilité.

L’identification des mécanismes causaux expliquant la mobilité sociale reste ainsi un défi majeur pour les chercheurs en sciences sociales. Un pas en ce sens a récemment été franchi. Un document de travail paru en mai 2015 dans le cadre du même projet Equality of Opportunity met en exergue l’un des mécanismes par lesquels la mobilité sociale s’effectue aux Etats-Unis, à savoir le rôle du voisinage. Il reste néanmoins difficile de savoir dans quelle mesure les mêmes facteurs pourraient être à l’œuvre en France. Le manque de données mises à disposition des chercheurs limite fortement la capacité de ces derniers à étudier de manière approfondie le cas français.

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