Regards croisés sur l’économie

J. Sachs à la veille de Copenhague

Interviewé par RCE

jeudi 3 décembre 2009, par Baptiste Raymond

Regards croisés sur l’économie a été interroger Jeffrey Sachs, directeur de l’Institut de la Terre à Columbia University (New York) et conseiller spécial du Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon. À l’approche du sommet de Copenhague, il fait le point sur les négociations en cours aux Etats-Unis, cruciales pour l’aboutissement d’un accord planétaire, et présente les grandes lignes d’un possible accord global.

- Que pensez-vous du projet de loi Waxman-Markey et de l’engagement acutel de l’administration Obama dans la lutte contre le changement climatique ?

Jeffrey Sachs : La politique de l’administration Obama représente une amélioration considérable par rapport à celle de George W. Bush, qui n’a rien entrepris avant la toute fin de son mandat. Le président Obama s’est engagé publiquement à lutter contre le changement climatique et prend souvent la parole sur ce thème. Toutefois, la diversité politique de la nation américaine rend toute action très difficile, car il faut compter avec les Etats riches en pétroles ou en charbon.

En outre, certains médias et experts en communication tendent à véhiculer un message confus à propos du changement climatique, dont la réalité n’est pas toujours abordée, ni acceptée, d’un point de vue scientifique. Des compagnies comme le géant pétrolier Exxon Mobile, par exemple, pratiquent de la désinformation.

Le projet de loi Waxman-Markey représente clairement un pas en avant, mais il soulève également certains problèmes. Le projet de loi vise principalement à mettre en place un marché carbone (cap-and-trade). Or, cet instrument économique est à certains égards moins efficace qu’une taxe, car il oblige les pouvoirs publics à distribuer les droits à polluer (les quotas) à des acteurs privés, s’exposant ainsi aux groupes de pression qui militent pour l’attribution de quotas gratuits, au détriment de l’intérêt général. Les marchés carbone sont à la merci des calculs politiques.

De façon générale, l’administration Obama doit mettre en place des politiques plus cohérentes et claires. Le problème vient du Congrès, qui incite le président Obama à des déclarations de principes, plutôt qu’à annoncer des plans et des politiques claires. Aux Etats-Unis, toute décision politique est sujette à négociation.

-  Cela veut-il dire que vous privilégiez l’adoption de taxes carbone à la mise en place de marchés de permis, comme cela a été fait en Europe (EU-ETS) ?

Au niveau international, une taxe sur le carbone me semble être l’option la plus efficace et la plus juste. C’est probablement aussi la plus réaliste en termes de mise en place, par rapport à un mécanisme de cap-and-trade. Il suffit de penser à la Chine, par exemple. En outre, une taxe permettrait de contrôler un tant soit peu les prix de l’énergie.

Contrairement aux marchés carbone, une taxe est associée à un signal de prix clair. L’effort nécessaire à la lutte contre le changement climatique devient prévisible, quantifiable, ce qui est indispensable pour soutenir l’investissement dans les technologies vertes.

Le problème d’un marché comme l’EU-ETS, par exemple, est que beaucoup trop d’acteurs ne sont pas couverts, et que l’horizon temporel n’est pas clairement défini. Les prix sont donc plus volatiles.

- Au-delà du choix des instruments, à quoi pourrait ressembler une gouvernance globale pour le climat ?

Les composantes d’une gouvernance mondiale pour le climat sont claires. La lutte contre le changement climatique (atténuation, c’est-à-dire réduction des émissions) doit se faire là où elle est la moins chère, et donc la plus efficace. Cela implique d’importants transferts du Nord vers le Sud. L’adaptation au changement climatique quant à elle concerne principalement les pays pauvres, car ce sont eux qui sont exposés aux risques d’inondations ou de sécheresses, catastrophes dont la fréquence et l’ampleur sont amenées à augmenter.

La question de la gouvernance mondiale est en outre indissociable de celle des efforts technologiques à mettre en œuvre. Une nouvelle génération de technologies devrait voir le jour. Qu’il s’agisse de la production d’énergie, des transports, des besoins alimentaires, tout cela doit passer par un effort global.

Enfin, il faut concevoir des mécanismes de vérification et de suivi, et mettre à jour régulièrement les stratégies d’atténuation et d’adaptation, en mettant à profit les progrès continus de nos connaissances. Le changement climatique demande un effort de long terme d’une complexité inédite. Actuellement, aucune institution internationale isolée ne me semble assez forte pour organiser et soutenir seule un tel effort.

- Quel est le montant des transferts Nord/Sud sur lequel les pays du Nord devraient s’engager ? Comment les convaincre de payer ?

Les montants des transferts Nord/Sud nécessaires à la lutte contre le changement climatique sont connus. On parle de 100 milliards de dollars par an pour l’atténuation, et d’autant pour les politiques d’adaptation, et ce jusqu’en 2020.

Ces montants sont trop importants pour relever des seuls fonds prévus pour le développement. Ils devraient constituer à eux seuls une catégorie de transferts, s’ajoutant à l’engagement de consacrer 0,7% du PIB à l’aide au développement.

Les pays riches espèrent que ces montants sont surévalués, et comptent aussi sur des moyens de substitution. Les négociations seront certainement particulièrement âpres à ce sujet.

- Comment intéresser et associer les pays en développement à un accord international sur le climat à Copenhague ?

Des accords peuvent être trouvés au niveau régional. Les pays peuvent ensuite négocier en tant que membres d’un bloc régional. C’est déjà le cas pour l’Europe, comme pour l’Union Africaine. Cette option semble réaliste si les principaux émetteurs prennent des engagements contraignants. Les promesses des Etats-Unis, de la Chine ou de l’Inde vont donc peser particulièrement lourd à Copenhague. S’ils s’engagent sur des objectifs contraignants, il est alors probable qu’un effet d’entraînement emportera les autres pays.

Au plan stratégique, chaque partie peut soumettre un plan, et négocier sur ces bases-là. Il ne faut toutefois pas perdre de vue qu’il s’agit là du problème le plus complexe jamais rencontré. Plus complexe encore que la pauvreté. Il s’étend dans toutes les dimensions : de l’économie, à la politique, à l’ingénierie… Le protocole de Kyoto s’est jusqu’à présent montré inefficace pour faire face à cette complexité.

- La « croissance verte » est-elle la réponse à la crise économique actuelle ?

La croissance verte permet d’augmenter le niveau de vie, tout en diminuant les émissions. Les investissements technologiques ont un effet de relance, ce qui est bon pour l’emploi ; les hommes politiques sont donc très friands du concept de « croissance verte ». Il reste important toutefois que l’épargne ne serve pas à financer la consommation personnelle, mais soit plutôt orientée en direction d’investissements dans les énergies propres.

Propos recueillis à New York par Baptiste Raymond (RCE)

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